Un pays, deux cultures.

Publié le par Lukas

  Un petit tour d'horizon...

 

  Avant d'en venir au fait, un rapide tour de table de l'actualité de ces derniers jours. Plusieurs choses m'ont inspiré. Premièrement, aujourd'hui les dirigeants occidentaux de nos démocraties applaudissent en rythme l'assassinat « à l'ancienne » d'un chef d'état. Cette guerre en Libye qui a définitivement tournée à la mascarade démontre au moins une chose : le droit d'ingérence apparaît définitivement acté sans que cela ne choque grand monde. Réminiscences du « temps des colonies » * sûrement.

 

  Au rayon sport, l'équipe de France de rugby a manqué la plus haute consécration d'un rien. Pourquoi ? Question complexe, qui nécessiterait bien plus qu'un paragraphe. Je me contenterai simplement de quelques phrases. La XV bleu fut magnifique du début (Le V avançant vers le Haka des « néo-zed' ») à la fin (perdre d'un seul petit point alors que la presse mondiale voyait déjà une désintégration dans les règles). Ceci écrit au rayon des impondérables il y a beaucoup à dire. Mais le plus invraisemblable reste je crois l'arbitrage, indigne d'une finale de coupe du monde. Mr Joubert, ça n'a échappé à personne, a raté son match. Et on pourrait énumérer pendant des lignes ses erreurs. Mais bon, refaire le match ne sert qu'à une chose : remuer une rancœur qui n'a pas de place dans ce beau sport qu'est le rugby. Il est triste de voir combien les mentalités ont changées en si peu d'années. Je me rappelle d'une époque proche durant laquelle critiquer l'arbitrage était impensable car irrespectueux. Doux souvenir. L'arbitre reste et doit rester intouchable, même s'il est incompétent. En revanche, gros carton rouge au tabloïd New Zealand Herald qui, une énième fois, n'a pas manqué de faire parler de lui. Thierry Dusautoir aurait mit une fourchette à Richie McCaw en fin de match en ce basant sur cette photo :

 

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Faut-il rappeler à ces journalistes que la tête de Morgan Parra n'est pas venue toute seule se fracasser sur le genou de ce même McCaw et que le rouge à l'encontre de ce dernier n'aurait pas été désuet ? Bref, passons.

 

  Enfin, l'euro a (une fois de plus diront certains) été sauvé. Encore. On divise la dette grecque d'un coup de baguette magique et on attend de voir si le mal va passer. Alors oui, les pays se serrent les coudes, mais non les dirigeants n'arrivent pas à comprendre que laisser la système économique européen tel qu'il est engendrera forcément un désastre dans les années voir les mois qui viennent. On se passe la patate chaude et on attend de voir qui sera le premier à se brûler sérieusement les doigts. Le protectionnisme européen prôné par Emmanuel Todd pourrait être une idée à creuser par exemple. Mais une fois de plus : bref, passons.

 

 

  Un blog ? Pourquoi ? Comment ?

 

  Pourquoi ? Comment ? Autant de questions que vous vous posez, j'en suis sûr, avec une bave avide autour des lèvres. Rassurez vous j'y viens. Cette année, cela n'aura pas échappé à mes proches, je suis en Lettonie. Cette petite contrée située entre la Lituanie et l'Estonie à quelques 3000 km de notre cher et tendre Havre de Grâce. J'ai décidé de profiter de ce déracinement pour tenter de vous faire part de mes réflexions sur l'actualité, l'histoire et le mode de vie letton.

  Vous l'avez compris, à votre grand dam, ici pas de photos de moi dans un état d'ébriété avancé (condition si ne qua non de l'étudiant Erasmus souhaitant s'intégrer), je suppose de toute façon que facebook le fera très bien à ma place (et à mon insu certainement). Et pas non plus de « je raconte ma vie youyou c'est génial ! ». Charmantes perspectives n'est-ce pas ?

  De plus, il m'est apparu assez rapidement que les cours Erasmus de l'Académie de la Culture n'étaient pas la quintessence de l'épanouissement intellectuel. Ceci est une parade destinée à faire fonctionner mon cerveau autant que faire se peut.



  Riga.


  Ville colorée, polyglotte, noctambule, bourrée de paradoxes, au charme balte si particulier.

 

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  Si je devais mettre un mot sur la capitale après un peu plus d’un mois passé ici ce serait celui-ci : ambivalence. Ambivalence entre le froid des regards et la chaleur des dialogues. Ambivalence entre ce melting pot qu’est la capitale (favorisé par le contexte erasmus, évidemment) et le très fort sentiment patriotique que les lettons affichent sans toutefois l'exacerber. Ambivalence encore entre la richesse exhibée et la pauvreté à peine masquée (DSK, FMI, endettement, crise, ça vous dit quelque chose?). Et enfin, dernière ambivalence, la plus importante à mes yeux, celle qui concerne les russes et les lettons. Ce sera le propos principal de cet article.



Un pays. Deux cultures.

 

  Depuis longtemps, j'ai une fascination certaine pour la Russie et celle-ci m’avait conduit à m’intéresser à cette culture plus que de raison. En arrivant en Lettonie je savais pertinemment que j’allais retrouver certaines particularités qui m’avait charmé lors de mes deux voyages à St Petersbourg. En effet, historiquement la Lettonie entretient une relation “particulière” (pour ne pas dire sanglante) avec le géant aux pieds d’argiles. C’est au 18ème siècle que l’Empire Russe des Romanov, le tsar Pierre 1er en l’occurrence, annexa pour la première fois la Lettonie avec la ferme intention de faire de Riga un port de premier plan. Cette occupation prendra fin une première fois en 1920 (avec l’aide des anglais et des français d’ailleurs). Mais, avec le silence complice de Churchil et Roosevelt, la Lettonie sera contrainte de faire partie de l’union sovietique entre 1940 et 1991. Alors vingt ans après “la révolution chantante” (on y reviendra) quel héritage reste-t-il de l'URSS?

 

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  En premier lieu, c’est la langue. Ici, à Riga, presque 50% de la population est russophone. C’est somme toute très logique si l’on prend en considération le fait que la politique soviétique a drainé de nombreux ukrainiens, kazakhs ou russes durant l’occupation et que le russe fut la langue obligatoire pendant 40 ans (cette idée de langue unique renvoit à l’idéologie de culture universelle prônée par l’URSS de Staline). Alors évidemment, les conséquences d’une telle imposition sont lourdes. Aujourd’hui, il y a deux langues en Lettonie. Une officielle : le letton. Et une factuelle : le russe. Impossible d’éliminer les moeurs (même forcées) de tout un peuple en si peu de temps. La transition est en train de s’opérer, mais dans la difficulté je ne vous le cache pas. Et son issue n’est pas une évidence. Certains chercheurs lettons ont réalisé des études démontrant que si la situation actuelle en Lettonie n’évoluait pas, alors la langue lettone disparaitrait dans 50 ans.

 

  Mais comment les russes et les lettons vivent-ils ensemble? Comment cohabitent-ils dans ce contexte tendu de post occupation?**  Le mélange m’avait fasciné d'entrée de jeu mais je ne me faisais pas d'illusion et me doutais bien qu'il y avait un hic. Rapidement, j'ai pris conscience de la tension réelle et visible existante entre ces deux cultures formant un seul et même peuple. Je croyais pourtant avoir affaire à la sempiternelle lutte des cultures, imaginant peu ou prou que le Russe de Lettonie était l’Arabe de France. Portant sur son dos la croix de l’exclusion et de la discrimination. Force m’est de constater que j’avais bel et bien tort. Et pas qu’un peu. Première chose à savoir : les russes ont strictement les même droits que les lettons SAUF une partie qui n’a pas le droit de vote. En effet, pour l’obtenir il faut passer un test à l’américaine dans lequel des questions patriotiques sont posées. (Comment s’appellent le président letton? Chantez moi l’hymne du pays. Quelles sont les couleurs du drapeau? Etc.) Autant de questions ridicules, enfantines, auxquelles il est impossible de répondre pour une personne ne parlant pas la langue officielle. De fait, bon nombre de russes, de l'ancienne génération surtout, sont exclus des élections.

 

  Après quelques recherches et de nombreuses discussions avec l'autochtone, il est apparut que la question de la langue était la principale raison des conflits opposants les russes et les lettons au sein même de Riga. Si la langue officielle est le letton, les russes possèdent leurs propres chaines de télévisions, leurs propres radios et leurs propres journaux. Ces médias relatent les actualités orientées par Moscou car c'est la capitale qui les finance. En d'autres termes : c'est une forme de propagande. D'après ma correspondante à Riga, les informations données par les journaux lettons et les journaux russes sont très souvent si contradictoires qu'il est très difficile de connaitre la vérité. Même en croisant les sources. On est dans une forme d'escalade de la désinformation. C'est un peu comme en France, lorsqu'il y a des manifestations. On a toujours deux chiffres : celui des syndicats et celui de la Police. Et l'élastique s'étire, s'étire, s'étire... Jusqu'à rompre. Que se passe-t-il alors? Il y a, à mon sens, deux possibilités. Soit la population se divise. Soit elle cesse de croire les deux parties. En Lettonie, elle a opté pour la première solution. Ce qui contribue à accroître les tensions.

  

  De plus, il s'avère que parler russe aujourd'hui est pratiquement obligatoire dès lors que l'on recherche un emploi en Lettonie (surtout dans les domaine où la communication est de mise). Ainsi, dans cette optique les russes de la nouvelle génération sont favorisés car ils parlent russe en famille et letton à l'école. A l'inverse les lettons doivent apprendre sur le tas la langue de l'ex URSS. C'est une des raisons pour laquelle les postes importants en Lettonie sont majoritairement occupés par des russes. On voit bien à travers cet exemple le deux poids/deux mesures, la différence entre l'officiel et le factuel.


  Il est plus facile de comprendre maintenant qu'une des grandes peurs lettones aujourd'hui c'est bien la perspective de perdre sa langue (ainsi que sa culture par la même occasion). L'URSS en a détruites plusieurs en imposant le russe, et ce, en quelques décennies seulement. En fait, cette politique de russification fonctionna à différents degrés. Tout dépendait de la capacité des peuples occupés à résister. En Lettonie, la langue ne fut pas perdue car les lettons parlaient letton en famille afin de garder leur authenticité, leur histoire. Et ils le faisaient malgré l'interdiction et la menace permanente du Goulag. C'est une grande fierté pour eux d'autant qu'ils réussirent à s'émanciper du joug sovétique grâce à leur langue.

 

  Heinz Valk (activiste estonien) appela “révolution chantante” une chaine humaine d'un million et demi de personnes, déployée le 10 et 11 juin 1988 de l'Estonie à la Lituanie en passant par la Lettonie. Ces peuples baltes (Lettons, estoniens, lituaniens) se tinrent les bras sur plusieurs centaines de kilomètres, chantant à l'unisson des hymnes patriotiques, violant du même coup toutes les interdictions, réapprenant le sens de leur liberté, se réapropriant leurs droits les uns après les autres.

 

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  On comprend mieux alors certains traits de caractère letton. La farouche volonté de ne pas accepter que les russes parlent russe en Lettonie, l'idée de frontière forte, l'entrée dans l'Union Européenne (pour se protéger d'éventuelles véléités de la Russie à leur encontre) ou encore le sentiment d'identité nationale (si si, ça existe).

 

Différences.

 

  Il est curieux pour un français de déceler la peur, la vraie, de perdre sa culture. C'est d'autant plus curieux pour moi que les idées de frontières, de patriotismes, de traditions ont toujours été dans ma tête synonymes de conflits. Cependant, l'histoire récente de la France ne nous a pas confrontés à la réelle possibilité de voir le pays disparaître. La Lettonie si. Là est toute la différence. La culture lettone n'existe que parce que de nombreuses personnes se sont battues pour cela. L'état nation qu'est la Lettonie aujourd'hui, s'étant retrouvé de nombreuses fois au pied du mur de la perte d'identité, ne peut que surdévelopper ses sentiments patriotiques. Et dieu sait mon aversion pour ce terme. Pourtant, à force de réflexion j'ai réussi à comprendre et assimiler, je crois, ces réactions.

 

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  En conclusion, et ce sera ma réflexion du jour, ne juge pas la culture d'autrui à l'aune de la tienne ça n'a aucun intérêt car le prisme de ton regard faussera ton jugement. Défais toi de tes préjugés pour tenter d'approcher une vérité, la manichéisme n'existe pas.
A la prochaine.

 

 

 

* Cf. Michel Sardou.

** Les lettons militent fortement d’ailleurs pour que l’occupation soviétique soit reconnue par la communauté internationale comme un crime contre l’humanité au même titre que les génocides de la seconde guerre mondiale.

 

Remerciements à PP qui a eu la patience de répondre à mes questions dans un français parfait (ou presque) ainsi qu'à Mam' pour sa relecture.

 

 

Publié dans Actualités lettones

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Strongman 08/02/2012 12:14

Bien le bonjours mon brave camarade! pas mal ce ptit blog, fort sympathique, ce bon vieux still a la lukas qui nous plait tant. Sinon, la peche ou bien , il y a fort longtemps que je n'ai eu de vos
nouvelle mon ami, comment se deroule se voyage linguistico-culturel? je t'ai envoyé un mail mais aucune reponse ne m'ai parvenu, c'est donc en desespoir de cause que je rédige ce message. lourme
est toujours avec vous d'ailleurs?
En esperant avoir de vos nouvelles au plus vite, amicalement,
strongman

Mikeul 27/10/2011 22:18


Très belle réfléxion sur un pays méconnu. Du coup, tu vas peut être améliorer ton russe non?
J'espère que tout se passe bien pour toi là bas!
Franchement Lukas, j'suis sur le cul, j'ai l'impression de lire les récits d'un reporter là. Lol


Lukas 31/10/2011 14:19



Haha ! Merci mecton ! Je t'avoue que j'me suis bien pris la tête pour en arriver à ce résultat. Pour le russe malheureusement je le parle pas trop parce que je parle anglais avec les erasmus en
général et souvent français avec les lettons. Le russe est pas trop parlé dans l'université dans laquelle je suis et c'est assez mal vu de le parler. Des fois je place un "cpaciba" au lieu d'un
"paldies" (merci en letton) et je t'assure qu'une fois sur deux le regard que je reçois en retour n'est pas franchement amical^^. Par contre je projette d'aller en Russie pendant l'année, à St
Petersbourg comme au bon vieux temps (d'ailleurs si tu veux venir n'hésite pas on pourrait se monter un plan ensemble)!